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Triptych #5
Traces
Barre Phillips
Fifty years of measured memories

TRACES (Kadima Collective, livre + CD + DVD)

Barre Phillips: contrebasse (Journal Violone CD, 1968 ; Temporaneous DVD, novembre 2011)

Avec ce cinquième volet de la « Kadima Triptych Series », le musicien et producteur JC Jones poursuit son travail de mise en valeur des figures-clé de la contrebasse improvisée.

Depuis 2010, ont ainsi été mis à l’honneur Joëlle Léandre, Tetsu Saitoh et Mark Dresser, sans oublier le projet Deep tones for Peace auquel Barre Phillips avait déjà pris part. Traces est une parution bienvenue et déjà essentielle, composée d’un livre d’images (pochettes d’albums, mais aussi affiches de concerts, de films, de spectacles coréalisés avec des créateurs venus d’autres formes d’expression artistique, et photos tirées des archives de l’artiste), préfacé par Phillips lui-même et complété d’une discographie complète (… so far), où défilent les noms de Bernard Lubat, Keiji Haino, Howard Shore, Michel Petrucciani, Terje Rypdal, Tom Cora, Friedrich Gulda, Chris McGregor, Mat Maneri, Lee Konitz, Georg Graewe, Daniel Humair, et où ne sont pas poussées sous le tapis quelques incartades dans d’autres univers musicaux : John Lennon et Yoko Ono, Nino Ferrer, Gong... Musiciens eux aussi, les enfants de Barre, David et Claudia, ne sont pas oubliés.

On aura du mal à trouver carrière plus éclectique et plus passionnante à explorer. Le fil conducteur qui relie ces cinq décennies d’activité est un goût inextinguible pour les rencontres et aventures musicales inédites.

Phillips avoue avoir « laissé le téléphone décider » de ses collaborations. Il y aurait beaucoup à dire sur Barre. Mais le but de cet artefact n’est pas d’ériger un monument à la gloire du grand homme.

A l’instar de l’artiste, l’objet s’attache à concilier exigence et simplicité. Pas de longs discours donc, les images exposées parlent d’elles-mêmes, depuis les débuts en 1963 chez Eric Dolphy (puis, l’année suivante, avec le New York Philarmonic sous la direction de Leonard Bernstein pour « Improvisations for orchestra & jazz soloists » de Larry Austin, compositeur oublié qui fut l’un des pionniers de la musique électronique) jusqu’à l’Ethnic Project de Vinny Golia en 2011.

 

Les documents sont présentés de manière chronologique, bien mis en valeur par un élégant papier glacé. Outre la diversité des collaborations et la richesse de cette vie musicale, ce qui saute aux yeux du lecteur c’est la quantité d’albums qui n’ont pas connu d’édition
en CD !

Bien des trésors dorment encore dans les archives… Les documents ont été scannés à partir de la collection personnelle de Barre Phillips.

Plus d’une centaine de pochettes (33 tours jusqu’aux années 80, puis cédés) côté verso sont reproduites, la discographie de fin de volume excédant ce chiffre d’une bonne septantaine de titres ! Les exemples ne manquent pas qui marquent la rétine, dans le désordre: Les douze sons de Joëlle Léandre et son palace fluorescent (rappelons que le travail de Barre Phillips sur l’instrument a été déterminant pour la contrebassiste), Giacobazzi d’André Jaume, This Earth d’Alfred Harth (parmi une série d’albums ECM aux visuels sobres et classieux), Alors !!! de Michel Portal, Monday morning de Rolf & Joachim Kühn, Violin music for restaurants de Jon Rose, Tales of the Algonquin de John Surman & John Warren, Elm city en duo avec Joe Morris (et déjà, en 2006, le gusto visuel de Clean Feed), Réservé avec Peter Brötzmann et Günter Baby Sommer ou le récent The Rock on the Hill avec le regretté Lol Coxhill (Nato).

 

La sonorité profonde, intraitable et intimiste de Phillips a

dialogué avec la plupart des acteurs les plus intègres et stimulants dans le domaine des musiques libertaires. Ainsi, le design visuel est l’indissociable écrin de cette épopée sonore. Sans le dire, et outre sa fonction d’illustration des étapes dans la carrière d’un musicien de notre temps, cet objet peut être perçu comme un hommage au disque, objet de valeur et d’attention, enveloppe signifiante qui avait (regrettable imparfait) également fonction de préparer l’auditeur à des contenus tout aussi précieux.

 

Journal violone (sorti sous les titres Unaccompanied Barre puis Basse Barre au gré des marées) est le

tout premier opus sous son nom de Barre Phillips. Le CD a été réalisé à partir d’éditions vinyle de cet

album. Deux faces d’une belle maturité. Son style est déjà là, entier, sur la table, prêt à s’épanouir via

de multiples expériences en solo et en collectif. Phillips considère les enregistrements titrés « Journal

Violone » comme les pages choisies d’un journal intime musical. « Part 1 » et « part 2 » sont de merveilleuses plages d’improvisation, lors desquelles il utilise les techniques et approches variées qu’il va explorer et développer par la suite. Les craquements de 33 tours ne gênent aucunement l’écoute.

 

Le jeu de Phillips y est fiévreux, comme il le sera quelque temps plus tard dans The Trio, groupe

essentiel dans l’avènement de la free music en Europe. Il se caractérise, et ce dès le départ, par un mélange de fougue et de sagesse. Je me souviens d’un concert plein d’humour, solo durant lequel il avait exploré sous tous les angles les parties boisées de sa basse, laissant les cordes tranquilles pendant une bonne partie de la performance.

 

Temporaneous permet à l’américain de se raconter en mots et en sons (les chapitres/impros se nomment « Azmote », « Pertinate », « The boutone tree »…) pendant près de 90 minutes, at home à la chapelle Sainte Philomène, à Puget-Ville en France devant les caméras et le micro de Houssam Harfouche et Marc Siffert. On est en novembre, il fait froid, l’endroit n’est pas chauffé. Vêtu d’une chemise de bûcheron, veste épaisse, bonnet vissé sur le crâne, Barre debout médite sur son parcours. La réalisation est discrète, les différents angles de vue sont gérés avec parcimonie : le choix est idéal pour capter au plus près les propos d’un homme d’une humilité rare, qui s’efface derrière sa

musique et derrière la musique.

 

Etonnant, dans cet environnement de vieilles pierres, de l’entendre évoquer son enfance en Californie, les premiers émois provoqués par la découverte de la musique puis la pratique d’un instrument. D’une voix douce et bienveillante, Barre parle presque seulement de musique, et ponctue ses propos d’interventions à la contrebasse. Ce sont plus que des ponctuations d’ailleurs, les envols de sons se substituant souvent aux paroles. Pas de sous-titres, mais la voix de Phillips s’intègre naturellement à ses improvisations. Basse parle, Barre joue - pour l’auditeur c’est toujours un plaisir. Les mots s’écoulent, avec lenteur et mesure ; les pièces jouées racontent aussi une histoire, de manière plus elliptique, plus ouverte, sans le caractère définitif que confèrent parfois les mots aux choses.

ImproJazz Magazine Octobre 2012