Dead Cool

Sophie Agnel, Yael Barolsky, Raphael Saint- Remy,
Ulrich Krieger, Catherine Jainiaux, Jean Claude JC Jones

KCR 52, 2018

 

 

KADIMA DISTANCE RECORDINGS #4, KADIMA COLLECTIVE, CD

Pour la quatrième référence de sa collection Kadima Distance Recordings, qui recense des enregistrements effectués à distance par des musiciens échangeant régulièrement leurs fichiers numériques, le guitariste lap style JC Jones, inépuisable agitateur dudit label Kadima, a choisi de s’adjoindre cinq instrumentistes français ou israéliens épris d’expériences et rompus aux risques de l’improvisation. Depuis quelques années, le batteur Denis Fournier, le guitariste Raymond Boni et le pianiste, hautboïste et joueur de « hauts-cuivres » (instruments de sa fabrication) Raphaël Saint-Rémy se sont prêtés avec bonheur à l’exercice, réalisant malgré (ou grâce à) la virtualité des échanges des disques en duo dont la qualité musicale n’a rien de fictif. Mais cette fois, le maître de céans a choisi d’ouvrir en grand les portes de son studio platonique. S’y pressent donc, outre JC lui-même et un Raphaël Saint-Rémy crédité cette fois à l’épinette et à la cithare, la chanteuse Catherine Jauniaux et la pianiste Sophie Agnel, lesquelles en 2008 nous fascinaient tous avec L’Homme assis dans le couloir, un superbe texte érotique de Marguerite Duras ; le compositeur et saxophoniste Ulrich Krieger, un passionné de musique de chambre qui n’hésita pas, en cette même année 2008, à former un trio avec Lou Reed himself et Sarth Calhoun à l’électronique (Metal Machine Trio - MM3) ; et la violoniste Yael Barolsky, membre de l’Israël Contemporary Players et signataire, chez Negev Music, d’un solo intitulé Meanderings s’ouvrant sur la Sequenza VIII de Luciano Berio. Tous improvisent donc à distance, dans la plupart des configurations permises, et lors de sessions accueillant le plus souvent le maître d’oeuvre de cet album collectif, audacieusement intitulé Dead Cool (littéralement, « trop classe », « trop mortel »).

Voix/guitare, violon/épinette, sax alto/guitare, voix/piano/cithare, les échanges se succèdent avec une telle évidence qu’on en oublie très vite l’abstraction pour se concentrer sur le son, le caractère des vibrations et la singularité de modes de jeu privés d’interactions et brutalement mis en présence. Ces 12 duos et ce trio, fondés sur l’écoute et la réaction immédiate, ne perdent pas non plus de vue l’unité de l’ensemble, dont le procédé initial aurait pu laisser craindre un certain éparpillement, puisque chacun mise sur la reconnaissance naturelle chez l’autre d’un langage propre dont il partage néanmoins les signes essentiels. Ainsi, le violon dévale des cascades à la fois hors du temps et de l’harmonie, grâce à la fermeté des accords plaqués sur le clavier de l’épinette. La voix rejoint les degrés les plus éloignés de la tessiture dès lors que la guitare, dans sa permanence, occupe une zone médium dont elle ne songe pas à s’écarter – et ainsi de suite. L’équilibre instauré dès les prémisses demeure une priorité à laquelle personne ne déroge, pas plus qu’à cette gravité intrinsèque perceptible, au-delà du plaisir et d’un certain humour, dans la tension des phrases et l’urgence des attaques nécessaires à la réalité de rencontres, rejetant tout risque de juxtaposition. Une gravité inscrite également dans la sincérité de l’entreprise, le rapport au monde des consciences partagées, et la lucidité collective d’artistes impliqués dans une révolte contre cette « mort » décidément trop « fraîche » pour être vraiment « classe ».

Joël PAGIER